Cavelier de La Salle
Cavelier de La Salle
Dans un sens, le chemin paraît évident. On met son canoë à l’eau, on se laisse conduire vers l’aval, et l’eau douce finit par rencontrer la mer. Dans l’autre sens, des centaines de kilomètres de côte se ressemblent. C’est le piège qui attend La Salle. Comment peut-on perdre le Mississippi après l’avoir trouvé ?
En 1682, il descend jusqu’au delta et revendique la Louisiane pour Louis XIV. En 1684, il revient avec des navires, des colons et de quoi fonder un établissement. Cette fois, il doit trouver depuis le golfe du Mexique une embouchure dont la position reste incertaine.
Ce retournement donne une mesure exacte de son ambition. La Salle avait reconnu une grande voie de circulation à l’intérieur du continent. Pour en faire un port français, il lui fallait encore réussir une expédition de nature différente et maintenir un groupe uni lorsqu’une décision se révèle mauvaise.
Un projet à l’échelle du continent
René-Robert Cavelier de La Salle veut relier les possessions françaises aux grandes voies d’eau du continent. Il imagine un espace de commerce et d’influence immense. Pour le connaître, il faut traverser des pays où l’on dépend des habitants et des alliances. Ses compagnons connaîtront la faim et les portages bien avant de pouvoir admirer le delta promis.
Les voyageurs français utilisent des itinéraires et des techniques autochtones. Le canoë rend possibles de longues circulations.
Le projet royal s’appuie sur des hommes aux intérêts variés : marchands, militaires, missionnaires et partenaires locaux ne veulent pas toujours la même chose.
Une équipe sur le Mississippi
En 1682, La Salle descend le Mississippi avec une expédition où figure Henri de Tonti. Le fleuve les entraîne vers le sud. L’exploit est collectif : il faut négocier, se nourrir, observer et garder une équipe en état de continuer. Au camp, il faut sortir de l’eau les marchandises qui doivent rester sèches et trouver de quoi reprendre des forces.
Marquette et Jolliet avaient exploré une partie du fleuve en 1673. La Salle poursuit plus loin cette connaissance française.
Attribuer à un seul voyageur l’ouverture de tout le bassin effacerait les prédécesseurs et, surtout, les connaissances des peuples riverains.
Quand le bateau monte sur les épaules
Un rapide ou un chemin entre deux rivières suffit à interrompre une longue navigation. Il faut alors vider le canoë, prendre les paquets et porter l’embarcation jusqu’au prochain point d’eau. Sur les routes de Nouvelle-France, le bateau le plus utile peut être celui que des hommes sont capables de transporter.
Cette pratique se nomme le portage. Elle explique pourquoi les voyageurs emploient des embarcations légères et surveillent le poids des provisions.
Le choix de la technique dépend du terrain et du savoir des communautés qui le pratiquent. Une grande ambition française s’appuie sur des solutions mises au point en Amérique.
La Louisiane reçoit son nom
En avril 1682, l’expédition atteint le delta. La Salle revendique le bassin du Mississippi pour Louis XIV et lui donne le nom de Louisiane. Le geste est spectaculaire ; gouverner réellement ce territoire immense est une tout autre affaire. Une cérémonie suffit à proclamer un nom. Pour que des voyageurs puissent circuler, il faudra surtout s’entendre avec les riverains.
La Louisiane ainsi revendiquée est bien plus vaste que l’État américain qui porte aujourd’hui ce nom.
Une cérémonie de souveraineté ne supprime pas les pouvoirs locaux. L’étendue proclamée dépasse très largement les moyens humains de la France sur place.
Revenir par la mer
De retour en France, La Salle obtient une nouvelle expédition. Il veut établir une colonie à l’embouchure du Mississippi. Cette fois, il approche par la mer. Une erreur de navigation va faire basculer toute l’entreprise. Même en sachant que le fleuve est immense, comment choisir le bon chenal lorsque l’on regarde la côte de loin ?
Les calculs de position sont imparfaits et la côte offre peu de repères évidents. Le delta ne se laisse pas retrouver facilement.
La réussite d’une descente fluviale ne garantit pas celle d’une reconnaissance maritime. Les compétences et les informations nécessaires ne sont pas identiques.
La colonie au mauvais endroit
L’expédition s’établit sur la côte du Texas, à l’ouest du Mississippi. Les navires et les réserves manquent. La Salle cherche une issue par terre, tandis que les tensions augmentent. L’ambition immense se resserre en un problème de survie. En 1685, les nouveaux arrivants se trouvent dans la baie de Matagorda. Leur poste dépend de navires qu’il devient impossible de remplacer.
Les erreurs s’accumulent dans un milieu mal connu des nouveaux arrivants. Les relations avec les populations voisines se dégradent également.
Son autorité contestée aggrave la fragilité matérielle. Le commandement ne peut pas compenser indéfiniment une mauvaise situation géographique.
Le dernier bateau
En 1686, un coup de vent fait sombrer La Belle dans la baie de Matagorda. La jeune colonie a perdu son dernier navire. Trois siècles plus tard, les archéologues fouillent l’épave. Ils retrouvent des objets de fer, des outils et des récipients. Sous la vase, une partie du projet de La Salle est restée à sa place.
Une hache raconte le travail que l’on comptait accomplir après le débarquement. Plusieurs objets retrouvés ensemble renseignent aussi sur la façon de ranger et de transporter la cargaison.
Le naufrage change le sens de ces objets. Préparés pour construire une colonie, ils deviennent les indices matériels d’une entreprise qui échoue. Leur témoignage complète les récits des survivants.
La fin d’un homme, la suite d’un projet
En 1687, La Salle est assassiné par des membres de son expédition. Son projet immédiat échoue, mais la France établira plus tard une présence durable en Louisiane. Son histoire reste celle d’une ambition remarquable, traversée par de graves erreurs. Le récit porte son nom. Pourtant, la cargaison d’un petit navire nous apprend encore des choses sur tous ceux qui ont tenté de vivre ici.
Le fleuve trouvé puis l’embouchure manquée offrent un contraste saisissant entre réussite d’exploration et échec d’installation.
Le panache gagne à conserver sa part tragique. Transformer La Salle en chef infaillible empêcherait de comprendre les causes de sa chute.
Descendre, puis chercher l’entrée
Dans le delta, l’eau emprunte plusieurs bras. Depuis l’amont, on suit le courant. Depuis la mer, il faut déjà savoir à quel endroit longer la côte et quel chenal choisir. Les calculs de longitude sont alors difficiles. Une légère erreur répétée pendant plusieurs jours de navigation peut conduire la flotte à débarquer très loin de son but.
L’incertitude n’est pas répartie de la même façon dans les deux sens du voyage. L’expérience réelle de La Salle l’aide à convaincre ses soutiens. Elle ne résout pas le problème précis qu’il rencontre en revenant par mer.
Une autorité qui se défait
Descente du Mississippi jusqu’au delta.
Départ de l’expédition maritime.
Installation au Texas puis naufrage de La Belle.
Mort de La Salle.
La Salle obtient l’appui du roi et mène une expédition jusqu’au golfe. Quelques années plus tard, au Texas, des membres de son propre groupe l’assassinent. Entre ces deux moments, les vivres ont diminué, les bateaux ont disparu et les désaccords se sont aggravés.
On peut estimer séparément la valeur d’une idée et la manière dont un chef conduit ses hommes. L’intérêt du Mississippi pour la France ne diminue pas. C’est la capacité de l’expédition à agir ensemble qui s’effondre.
Ce que l’aventure nous laisse
À la fin de l’histoire, il reste un nom immense, la Louisiane, et un petit bateau sous la vase du Texas. L’un garde la trace de l’ambition de La Salle. L’autre raconte les travaux, les espoirs et la fragilité de ceux qui ont tenté l’aventure avec lui.
1. Quel renseignement aurait été le plus précieux au retour par la mer ?
2. Que peut raconter une hache retrouvée dans une épave ?
3. À quel moment le chef aurait-il pu changer la suite du voyage ?