Rabelais
Rire et savoir
Un monde assez grand pour notre curiosité
Un géant joue sur un cheval de bois ; un maître transforme toute une journée en découverte ; des voyageurs réchauffent des paroles gelées. Chez Rabelais, la démesure n’est pas un simple décor. Elle donne aux questions humaines une taille impossible à ignorer.
Gargantua n’est pas un personnage historique. Rabelais reprend une figure déjà connue dans la culture populaire et construit ses propres aventures.
L’appétit gigantesque devient aussi une image du désir de connaître.
Ces livres mêlent le savoir et la farce, les mots savants et le langage familier.
Pour y entrer, il faut accepter leurs surprises. Nous suivrons ce fil : apprendre à grandir, puis découvrir ce qu’on fait de sa force et de ses connaissances.
« Vivez joyeux »
La famille et les livres ne suivent pas le même ordre
La date exacte de cette première édition de Gargantua reste discutée. Le Tiers Livre et le Quart Livre prolongent ensuite l’univers de Pantagruel. Panurge, un compagnon ingénieux et inquiétant, y prend une place considérable. Les aventures s’ouvrent aux discussions, aux hésitations et aux voyages. Ce n’est donc pas une série écrite d’un seul bloc selon un plan entièrement visible. L’œuvre change de forme au fil du temps. Le plaisir vient aussi de ces déplacements : le géant peut laisser la place à un débat, puis le débat redevenir une scène merveilleuse.
Apprendre autre chose que répéter
Gargantua reçoit d’abord un enseignement qui accumule les heures et les répétitions. L’effet comique vient du contraste entre cet effort énorme et le peu de jugement qu’il développe. Ponocrates propose une autre organisation de la journée.
Les lectures sont expliquées et discutées. On observe les plantes, on pratique les exercices physiques, on découvre des métiers et des techniques. Le savoir ne reste pas enfermé dans les livres : il aide à reconnaître ce que l’on voit.
Cette éducation appartient à l’humanisme de la Renaissance, un mouvement qui donne une grande place aux textes anciens et à la formation de l’esprit. Le programme est volontairement démesuré : c’est une vision romanesque de l’apprentissage, pas un emploi du temps raisonnable à copier intégralement.
Savoir davantage, pour quoi faire ?
Dans Pantagruel, Gargantua écrit à son fils pour encourager ses études. Il lui propose d’explorer les langues, les textes, la nature et de nombreux domaines du savoir. L’ambition semble presque sans limite.
Puis la lettre donne une direction morale à cet appétit. Être savant ne suffit pas si l’on utilise mal ce que l’on sait. La formule ci-dessous appartient à cette lettre d’un personnage, au chapitre VIII.
Le mot science désigne ici le savoir au sens large, pas seulement les sciences expérimentales actuelles. La conscience s’inscrit dans une éducation chrétienne qui demande de servir ses prochains. Rabelais lie ainsi l’élargissement des connaissances à la formation du jugement et à la responsabilité envers autrui.
« science sans conscience n’est que ruine de l’âme »
Des étoiles aux gestes des artisans
Le programme de Gargantua associe les textes et l’observation. Le soir, le ciel invite encore à regarder. Les jours de pluie permettent notamment de rencontrer des artisans et de comprendre leurs activités.
Cette diversité compte : on apprend par les mots, mais aussi par les gestes et les choses. Le corps n’est pas l’ennemi de l’esprit. L’exercice, l’alimentation, les sens et l’attention participent à la formation d’une personne.
Il faut pourtant garder la distance historique. Les savoirs de la Renaissance ne sont pas ceux d’aujourd’hui ; regarder les astres ne revient pas à disposer de l’astronomie actuelle. Le roman donne surtout une énergie à l’étude : le monde paraît assez riche pour qu’on n’ait jamais fini de l’interroger.
Le chef doit protéger, pas seulement conquérir
Une querelle entre bergers et marchands de fouaces déclenche une guerre.
Picrochole écoute des conseillers qui agrandissent sans cesse ses rêves de conquête. La disproportion entre le point de départ et l’ambition produit une satire du mauvais gouvernement.
Grandgousier recherche d’abord la paix. Il envoie Ulrich Gallet négocier et propose une réparation. Lorsque l’agression continue, la défense devient nécessaire. Le livre oppose donc la conquête pour la gloire au devoir de protéger un pays.
Rabelais ne décrit pas une guerre contemporaine sous la forme d’un reportage. Il compose une fiction enracinée dans des paysages de Touraine.
Les lieux familiers rendent plus visible la folie d’une ambition qui prétendrait bientôt s’emparer du monde entier.
Thélème : la liberté suppose une formation
Panurge cherche une réponse qui lui plaise
Il consulte différentes personnes et différentes méthodes, mais chaque réponse devient matière à discussion. Il voudrait une certitude qui le protège de tous les risques. Le comique vient notamment de sa manière d’entendre ce qui l’arrange. Une parole contraire à son désir peut être rejetée ou réinterprétée. Le lecteur reconnaît un travers très humain : demander conseil tout en espérant seulement être approuvé. Rabelais ne transforme pas les consultations en une petite recette de bonne conduite. Il fait jouer plusieurs voix, leurs connaissances et leurs limites. Panurge est inventif, drôle, parfois cruel ; son intelligence ne garantit pas son jugement. Le compagnon comique n’est donc pas automatiquement le porte-parole de l’écrivain.
Quand les paroles fondent dans les mains
Au cours d’un voyage maritime, Pantagruel et ses compagnons entendent des sons sans voir ceux qui les produisent. Le pilote raconte qu’une bataille passée a laissé des paroles et des bruits gelés dans l’air. Le retour d’un temps plus doux les libère.
Les petits morceaux colorés fondent dans les mains. Les voyageurs les entendent, mais ne comprennent pas nécessairement leur langue. L’épisode sépare donc deux gestes : percevoir un son et saisir son sens.
Cette invention merveilleuse permet de réfléchir à la mémoire et au langage.
Une voix peut sembler revenir du passé sans tout nous livrer de ce qu’elle voulait dire. Le livre ne donne pas une explication scientifique du froid : il fabrique une image qui continue de travailler notre imagination.
Un rire nourri de beaucoup de livres
Rabelais a été moine, médecin et lecteur des langues anciennes. Son année de naissance n’est pas établie avec certitude ; il meurt en 1553. Lyon, grand centre d’imprimerie, joue un rôle important dans ses premières publications.
Ses récits n’opposent pas simplement des gens instruits à des ignorants. Ils se moquent surtout du savoir qui devient prétention, automatisme ou instrument de domination. Les discours doivent être confrontés à leurs effets.
Le rire accueille aussi le corps, l’abondance, les inventions de mots et les surprises. Il peut être joyeux ou mordant. Certaines pages sont grossières et destinées à des lecteurs plus âgés ; les scènes retenues ici montrent comment cette liberté de langage accompagne une exigence de pensée.
« rire est le propre de l’homme »