Alexander von Humboldt
Alexander von Humboldt
Que mettrais-tu dans ton sac pour gravir un volcan ? Humboldt y glisse des instruments. Il veut savoir ce qui change avec l’altitude. Son ami Bonpland regarde les plantes. Au Chimborazo, un obstacle les arrêtera avant le sommet. Leurs sacs contiendront pourtant de quoi raconter bien plus qu’une ascension.
De 1799 à 1804, les deux voyageurs parcourent l’Amérique espagnole. Des pagayeurs de l’Orénoque aux compagnons de la cordillère, d’autres savoirs les accompagnent. Leurs notes relient des endroits que des milliers de kilomètres séparent.
Leur problème scientifique est difficile. Si deux versants ont des végétations différentes, faut-il l’attribuer à la chaleur, à l’humidité, à l’exposition ou au sol ? Multiplier des mesures comparables est une manière de commencer à trancher.
1799-1804 · Europe · Venezuela · Andes · Mexique · Europe
Emporter des instruments
Si l’on écrit qu’une montagne est haute, qu’un air est humide ou que le ciel est d’un bleu sombre, un savant resté en Europe ne saura guère comparer. Dans les bagages de Humboldt, il y a de quoi donner des valeurs à ces impressions.
Le 5 juin 1799, Alexander von Humboldt et le botaniste français Aimé Bonpland quittent La Corogne à bord du Pizarro. L’argent personnel de Humboldt et un passeport accordé par la monarchie espagnole rendent le voyage possible. À Cumaná, au Venezuela actuel, ils commencent à déballer les instruments.
À côté du baromètre et du thermomètre se trouve le cyanomètre. Au lieu d’écrire seulement « le ciel est très bleu », Humboldt peut choisir une nuance de référence. Cette petite échelle de couleur transforme une impression en observation comparable.
Deux grands fleuves se rejoignent
Dans les régions de l’Orénoque, Humboldt et Bonpland voyagent sur des cours d’eau difficiles. Ils étudient notamment la liaison du Casiquiare avec le Rio Negro. Le dessin des fleuves devient une question à vérifier sur le terrain, avec l’aide de navigateurs locaux. L’eau peut donc passer naturellement d’un grand bassin fluvial à un autre. Les pirogues en apportent la preuve.
Le Casiquiare relie les bassins de l’Orénoque et de l’Amazone. Cette connexion fascine les géographes européens.
La connaissance savante formalise ici une réalité que les habitants connaissent déjà. La nouveauté varie selon ceux auxquels le savoir est transmis.
Deux bassins pour une seule rivière
Sur l’Orénoque, une partie de l’eau prend le chemin du Casiquiare. Elle rejoint ensuite le Rio Negro et le bassin de l’Amazone. Dans une pirogue, cette connexion devient un voyage que l’on peut suivre de ses yeux. Pour les habitants, la voie existe déjà. Pour les savants européens, il faut encore en relever le cours.
En 1800, les voyageurs naviguent sur le réseau du haut Orénoque et empruntent le Casiquiare. Ce cours d’eau dérive une partie des eaux de l’Orénoque vers le río Negro, affluent de l’Amazone. Les guides connaissent ce passage entre les deux bassins.
Une ligne de partage des eaux sépare normalement deux écoulements. Le Casiquiare oblige à corriger ce schéma simple. Relever un passage connu des riverains et le reporter sur une carte destinée à l’Europe sont deux opérations différentes.
Monter pour comparer
Dans les Andes, les voyageurs voient la végétation se transformer avec l’altitude. La chaleur, l’humidité et les plantes ne varient pas au hasard. Humboldt cherche les relations entre ces éléments. La nature commence à lui apparaître comme un ensemble de liens. À chaque halte, il faut associer ce que l’on recueille à l’endroit et aux conditions de la récolte.
Les observations prises dans plusieurs lieux permettent de distinguer une impression personnelle d’une régularité.
Sa force est de rapprocher des domaines souvent étudiés séparément : géographie, climat, botanique et activité humaine.
Le Chimborazo ne se laisse pas gagner
En 1802, Humboldt, Bonpland et leurs compagnons tentent l’ascension du Chimborazo. L’air manque, le terrain devient difficile et une crevasse leur barre la progression. Ils ne gagnent pas le sommet. Pourtant, les observations du jour auront une portée considérable. Carlos Montúfar participe à cette tentative. Les hommes renoncent quand le relief leur ferme la progression.
Le 23 juin 1802, près du Chimborazo, Humboldt, Bonpland et Carlos de Montúfar progressent sur une crête étroite. Le souffle manque et la neige gêne la marche. Une crevasse interrompt leur ascension avant le sommet. Ils redescendent avec des observations qu’aucun fanion au sommet n’aurait remplacées.
L’altitude exacte atteinte a fait l’objet de réévaluations. L’épisode peut être décrit sans feindre une précision au mètre. Les instruments, les notes des voyageurs et les hypothèses sur leur itinéraire ne fournissent pas exactement le même type de preuve.
Une montagne sur une feuille
De retour en Europe, Humboldt fait représenter une montagne de profil. Le long de ses pentes, le lecteur découvre les plantes associées à différentes hauteurs. Sur les côtés, des indications permettent des comparaisons. En une seule vue, on peut passer de la forêt tropicale aux neiges. Les carnets de plusieurs voyages tiennent ensemble sur le papier.
Sur son Tableau physique des Andes, Humboldt fait inscrire des noms de plantes le long d’une montagne en coupe. À côté figurent des colonnes de mesures. L’œil peut passer d’une altitude à une température, puis d’une température à une zone de végétation.
Le dessin rassemble des observations de plusieurs lieux. Le lire comme le relevé exhaustif d’un seul sentier du Chimborazo serait trompeur. Sa force est précisément de construire une comparaison que personne n’aurait pu embrasser d’un seul regard.
Relier ce que l’on a vu
Le voyage se poursuit notamment au Mexique, puis s’achève en 1804. Commence alors un travail immense de publication. Mesures, dessins et échantillons doivent devenir compréhensibles pour d’autres. La montagne est transformée en une image organisée des relations naturelles. Rentrer est une nouvelle difficulté. Quelqu’un qui n’a jamais mis le pied dans les Andes doit comprendre les observations.
Les deux naturalistes quittent l’Amérique en 1804 avec des carnets et de grandes collections botaniques. Reste à identifier, comparer, graver puis imprimer les résultats. Des collaborateurs comme le botaniste Carl Sigismund Kunth travaillent des années sur les plantes rapportées.
Le voyage dure cinq ans. La publication s’étale sur des décennies et absorbe une grande partie de la fortune de Humboldt. Financer un relevé sur place et financer les volumes dans lesquels d’autres pourront le vérifier sont deux dépenses bien distinctes.
Le monde forme un ensemble
Humboldt continue toute sa vie à rapprocher les connaissances. Il observe aussi les effets des activités humaines sur les milieux et critique l’esclavage. Son héritage est une curiosité exigeante : regarder un détail, puis se demander à quel ensemble il appartient. L’explication qu’il cherche passe parfois par un rapprochement entre deux faits récoltés dans des pays très éloignés.
Il contribue fortement à la géographie scientifique moderne, sans en être l’unique fondateur.
Son œuvre associe confiance dans la connaissance et refus de réduire la nature à une réserve de richesses. L’exploration devient une responsabilité intellectuelle.
Une ascension réussie sans sommet
Le 23 juin 1802, un passage dangereux sur le Chimborazo oblige le groupe à s’arrêter. Que reste-t-il de la journée ? Des observations prises à plusieurs altitudes, un itinéraire et un point au-delà duquel poursuivre aurait exposé les hommes. Le projet de Humboldt conserve sa valeur lorsque l’alpiniste fait demi-tour.
La montagne était alors tenue par beaucoup pour la plus haute du monde. La question scientifique de Humboldt survivra aux corrections apportées au classement des sommets.
Pourquoi Humboldt peut-il réussir son voyage sans atteindre le sommet du Chimborazo ?
Le carnet et la plante
Départ pour l’Amérique avec Bonpland.
Voyage sur l’Orénoque et le Casiquiare.
Tentative au Chimborazo.
Retour en Europe.
Bonpland sait préserver les spécimens. Humboldt relève des valeurs et cherche des relations. On peut encore étudier une plante séchée lorsqu’on sait sur quel versant elle poussait. Une mesure sans lieu et un échantillon sans étiquette perdraient une grande part de leur intérêt.
La collaboration continue longtemps après le terrain. Publier fait passer une connaissance d’une équipe à d’autres chercheurs capables de la contester ou de la prolonger.
Ce que l’aventure nous laisse
Sur une pente, Bonpland ramasse une plante et Humboldt relève une mesure. Pris séparément, ces gestes semblent modestes. Rassemblés avec ceux de centaines de haltes, ils font apparaître des étages de végétation et donnent au lecteur une autre manière de regarder les montagnes.
1. Comment évaluer une ascension scientifique ?
2. Qu’ajoute le dessin de la montagne aux listes de plantes ?
3. Quelle comparaison choisirais-tu de faire sur deux versants ?
Sources
- Essay on the Geography of Plants — https://gsp.humboldt.edu/OLM/Courses/GSP_510/Articles/Alexander_von_Humboldt%2C_Aime_Bonpland-Essay_on_the_Geography_of_Plants-University_Of_Chicago_Press%282009%29.pdf
- Alexander von Humboldt and the ascent of Chimborazo | Deutsches Historisches Museum Journal — https://www.dhm.de/journal/en/post/alexander-von-humboldt-and-the-ascent-of-chimborazo