Montaigne
Essayer de se connaître
Le regard de la chatte
Montaigne s’amuse avec sa chatte. Puis une idée le retient : l’animal pourrait aussi le regarder comme un compagnon divertissant. Cette scène, dans l’Apologie de Raimond Sebond, remet en cause l’assurance avec laquelle les humains se placent au centre de tout.
Montaigne ne prétend pas connaître exactement la pensée du chat. Il montre au contraire que nous ignorons une partie de ce que vivent les autres êtres. Le déplacement est modeste, mais décisif.
Son livre avance souvent ainsi : une expérience familière ouvre un problème plus vaste. Le lecteur quitte une certitude trop rapide et apprend à distinguer ce qu’il observe, ce qu’il suppose et ce qu’il ne sait pas.
Un livre à la première personne
Montaigne, né en 1533, entreprend un livre inhabituel. Il y parle de ses lectures, de sa mémoire, de son corps, des habitudes humaines et de la manière de vivre. Il ne suit pas le fil d’une aventure romanesque. Le mot essai indique une mise à l’épreuve. L’auteur explore une idée, la rapproche d’une anecdote ou d’un texte ancien, puis reprend sa réflexion sous un autre angle. Le détour fait partie du chemin. Sa célèbre formule exprime cette prudence. Elle n’interdit pas de chercher la vérité : elle invite à ne pas prendre trop vite une opinion pour un savoir. Montaigne construit ainsi un livre où réfléchir reste une activité ouverte. « Que sais-je ? » Essais · II, 12 · Apologie de Raimond Sebond
La tour ouverte sur le monde
En 1571, Montaigne se retire dans son domaine pour consacrer davantage de temps à la lecture et à l’écriture. Sa bibliothèque occupe une pièce de la tour.
Les auteurs anciens, notamment les moralistes et les historiens, nourrissent sa réflexion.
Pourtant, cette retraite n’efface pas sa vie publique. Il a travaillé comme magistrat et devient ensuite maire de Bordeaux, de 1581 à 1585. Le lecteur installé parmi ses livres doit aussi connaître les difficultés de l’action.
Cette double expérience donne aux Essais une saveur particulière. Une belle idée doit rencontrer la réalité : les caractères humains, les circonstances, les responsabilités. Montaigne ne parle donc pas depuis un monde complètement séparé des affaires de son siècle.
Former le jugement
Montaigne critique l’éducation qui confond savoir et accumulation. Un élève peut mémoriser beaucoup de phrases sans comprendre ce qu’elles permettent de penser. Le maître doit donc observer son esprit, l’écouter et l’aider à reformuler.
La fameuse expression sur la tête bien faite concerne d’abord le choix de ce maître : Montaigne préfère un conducteur capable de jugement à un simple réservoir de connaissances. Il souhaite que l’élève développe ensuite cette même qualité.
Les rencontres, l’histoire et le voyage deviennent des occasions d’apprendre.
La mémoire n’est pas inutile ; elle doit servir l’entendement. Le savoir prend sa valeur lorsqu’il change notre manière de comprendre et de conduire notre vie.
« la tête bien faite que bien pleine »
Un ami irremplaçable
La mort de La Boétie, en 1563, laisse un manque que le texte ne cherche pas à effacer.
Montaigne distingue ce lien d’une relation utile ou intéressée. Il ne l’explique ni par un avantage ni par un contrat : la personne de l’ami compte pour elle-même. Sa phrase célèbre condense cette singularité.
Le chapitre n’est pourtant pas une photographie de leur conversation. C’est une œuvre écrite et retravaillée, qui donne une forme durable au souvenir.
L’amitié vécue devient une réflexion offerte aux autres.
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Le voyage déplace les certitudes
De 1580 à 1581, Montaigne voyage à travers plusieurs régions européennes, jusqu’en Italie. Il observe les villes, les repas, les logements, les pratiques religieuses et les bains. Il recherche aussi des soins pour ses problèmes de santé.
Le Journal de voyage conserve une matière très concrète. Sa première partie est rédigée par un secrétaire ; Montaigne prend ensuite la plume, parfois en italien. Il ne s’agit donc pas d’un récit uniformément écrit par une seule voix.
Voyager lui permet de comparer ses habitudes à celles d’autres populations.
L’expérience ne consiste pas à retrouver partout ce qu’il connaît déjà, mais à accepter le dépaysement. Le journal ne sera publié qu’en 1774.
Le familier n’est pas l’universel
Il remarque que les Européens traitent facilement de barbares ceux dont les coutumes diffèrent des leurs. Cette facilité masque parfois leurs propres violences. Il n’a pas voyagé au Brésil : sa réflexion repose sur des témoignages et des rencontres, donc sur une information indirecte. Son tableau peut idéaliser certains traits de ces sociétés. Le lire avec attention suppose de garder cette limite visible. Son geste principal reste fécond : renverser le regard pour examiner ses propres certitudes. Comparer ne signifie pas tout approuver. Il s’agit de chercher des raisons solides au lieu de se contenter d’un sentiment de supériorité.
Penser au milieu des guerres
Montaigne vit pendant les guerres de Religion, qui opposent notamment catholiques et protestants en France à partir de 1562. Des rivalités politiques aggravent les conflits. La violence n’est pas pour lui un sujet lointain. Catholique, il reste attaché à la monarchie et à la paix civile. Il se méfie des certitudes qui autorisent chacun à traiter l’adversaire en ennemi absolu. Son expérience de maire l’oblige aussi à agir dans des circonstances difficiles. Il serait pourtant trompeur d’en faire un défenseur de toutes nos idées actuelles. Son langage et ses fidélités appartiennent au XVIe siècle. Son effort pour juger avec mesure prend justement son relief dans ce contexte dangereux.
Les marges continuent de parler
La première édition des Essais paraît en 1580, en deux livres. En 1588, une nouvelle édition ajoute un troisième livre et de nombreux développements.
Montaigne poursuit ensuite ses corrections sur des exemplaires imprimés.
L’Exemplaire de Bordeaux conserve des ajouts manuscrits remarquables. Ils montrent une pensée qui complète, nuance et parfois déplace ce qu’elle avait écrit. Après la mort de Montaigne en 1592, Marie de Gournay prépare une édition posthume, publiée en 1595.
Ces étapes empêchent de traiter le livre comme un bloc composé d’un seul coup. Sa forme garde la trace du temps. Le lecteur peut y rencontrer plusieurs moments d’un homme qui continue à se relire.
Apprendre à mieux conduire sa pensée
Montaigne ne promet pas une méthode qui réglerait toutes les difficultés. Il transmet plutôt des manières d’examiner : observer un détail, entendre une objection, comparer des usages, revenir sur une opinion trop vite adoptée. Cette prudence n’équivaut pas à l’indifférence. Dans De l’art de conférer, la discussion exerce le jugement : l’accord automatique n’apprend pas grand-chose, alors qu’une contradiction bien examinée peut faire avancer. L’attention au corps et à la vie ordinaire rappelle aussi que penser appartient à une existence concrète. Les Essais deviennent ainsi une compagnie exigeante. Leur auteur ne nous demande pas de lui ressembler en tout. Il nous montre un esprit au travail, assez libre pour reconnaître ses limites et recommencer.