Louis-Antoine de Bougainville
Louis-Antoine de Bougainville
Que faire lorsqu’une terre à explorer se trouve derrière une barrière de récifs ? À bord de La Boudeuse, les hommes surveillent les brisants. Les réserves diminuent. Bougainville devra décider si une découverte de plus vaut le risque de perdre son bâtiment. Avant d’écrire le voyage, il faut en ramener les voyageurs.
De 1766 à 1769, le capitaine mène le premier tour du monde officiel sous pavillon français. Son équipage comprend des marins de métier, des savants et des passagers. Une femme travaille à bord de L’Étoile sous un nom d’homme. Un insulaire rejoint l’expédition à Tahiti.
Ces deux personnes, Jeanne Baret et Aotourou, invitent à lire la route autrement. Baret la prolongera après avoir quitté les navires. Aotourou, lui, découvrira la France. L’itinéraire dessiné par un commandant contient plusieurs aventures, avec des dates de départ, des curiosités et des fins différentes.
Un tour du monde pour la France
En 1766, Louis-Antoine de Bougainville part pour une circumnavigation française. La Boudeuse sera rejointe par L’Étoile. Des marins et des savants embarquent : il faut naviguer, représenter le royaume et rapporter des connaissances utiles. La Boudeuse est une frégate. L’Étoile transporte notamment des vivres. Les deux bâtiments devront se retrouver pour poursuivre la route.
L’expédition se déroule sous Louis XV. Elle participe au prestige maritime et scientifique de la France.
Parler du premier tour du monde français renvoie à cette expédition officielle, plutôt qu’à l’affirmation qu’aucun Français n’avait auparavant bouclé le globe.
D’abord, rendre les clefs
Avant de traverser le Pacifique, Bougainville a reçu un ordre peu ordinaire. Il doit remettre à l’Espagne l’établissement français des îles Malouines, à la fondation duquel il a lui-même participé. Le 1er avril 1767, les Espagnols en prennent possession. Certains habitants choisiront de rester sur place. Le capitaine poursuit la mission que lui a confiée le roi.
Diplomatie et exploration empruntent le même navire. Les choix de deux couronnes modifient la vie de familles installées sur ces îles.
Le service du roi demande ici de défaire une œuvre à laquelle le commandant a contribué. Le faste de la cérémonie dit peu de ce que cela représente pour les habitants.
Un bateau plein de métiers
Sur un long voyage, les outils et les compétences comptent autant que les voiles. Le botaniste Philibert Commerson collecte des plantes avec Jeanne Baret, embarquée comme son assistant. Derrière le nom du chef, tout un équipage construit la réussite. Les collectes les plus délicates se gâtent vite. Dans l’humidité du bord, il faut sans cesse surveiller le papier et les échantillons.
La science dépend des escales, des conditions physiques et du travail de conservation des échantillons.
Jeanne Baret doit dissimuler son sexe pour embarquer. Sa présence révèle les règles sociales qui limitent l’accès à cette aventure savante.
La porte du Pacifique
Le détroit de Magellan exige de la patience. Vents, courants et passages compliquent la progression. Quand les navires débouchent enfin dans le Pacifique, ils ne gagnent pas la facilité : ils entrent dans des distances immenses, avec des réserves limitées. Chaque journée d’attente rend plus précieux les biscuits, les tonneaux d’eau et les occasions de renouveler les réserves.
L’organisation des vivres et de l’eau est une question permanente. Chaque escale possible devient précieuse.
La navigation savante reste soumise aux réalités les plus concrètes : une route prometteuse cesse d’être viable si l’équipage ne peut s’y nourrir.
Tahiti et le regard du visiteur
En 1768, Bougainville fait escale à Tahiti. Les paysages et les rencontres marquent profondément les Français. Son récit contribuera à faire de l’île un lieu de rêve pour les lecteurs européens. Mais un séjour bref ne permet pas de comprendre toute une société. Un visiteur voit les gestes. Pour en saisir le sens, il doit encore apprendre les mots et écouter ce que l’on veut bien lui expliquer.
Les habitants possèdent leurs hiérarchies, leurs règles et leur histoire. Ils ne sont pas les personnages d’un paradis inventé.
L’image européenne de Tahiti révèle autant les désirs des visiteurs que la réalité de l’île. Cette distance entre regard et connaissance nourrit le débat des Lumières.
Aotourou part vers l’Europe
À Tahiti, un voyageur monte à bord. Il se nomme Aotourou. Cette fois, c’est un Polynésien qui regarde les Français vivre chez eux, d’abord sur leur navire, puis à Paris. Bougainville apprend de lui les noms d’autres îles et des renseignements sur la façon de se diriger en mer. Les deux hommes ont chacun quelque chose à demander à l’autre.
Les navigateurs polynésiens connaissent les étoiles et les relations entre des îles éloignées. Leurs connaissances éclairent des routes que les Européens connaissent mal.
Les propos d’Aotourou nous parviennent surtout sous la plume de Bougainville. Le lecteur peut identifier sa contribution sans lui attribuer les mots exacts d’un récit écrit par autrui.
Choisir de ne pas insister
Dans le Pacifique occidental, les récifs et le manque de vivres imposent des décisions difficiles. Bougainville renonce à certains passages. Un chef de voyage doit parfois accepter de laisser une question ouverte pour préserver les hommes capables de la raconter. Les marins savent ce que vaut un écart de quelques mètres entre une coque intacte et des rochers qui la briseraient.
L’expédition rejoint ensuite l’océan Indien. Commerson et Baret restent à l’île de France, aujourd’hui Maurice.
Tous les participants ne bouclent donc pas le même itinéraire au même moment. Les biographies individuelles ne se confondent pas avec celle du navire.
Le retour et le livre
En 1769, Bougainville revient en France. Son Voyage autour du monde paraît en 1771 et rencontre un grand écho. Le périple devient un livre où l’on découvre des paysages, mais aussi les limites et les interrogations d’un observateur européen. Le lecteur parcourt en quelques soirées ce que le marin a mis près de deux ans et demi à traverser.
L’aventure associe la puissance d’un État, la compétence des marins et la curiosité scientifique.
Son héritage le plus fécond n’est pas une collection de certitudes. Il ouvre aussi la possibilité de discuter ce que voyager permet réellement de comprendre.
Les provisions décident aussi
Le vent pourrait porter la frégate vers un passage encore mal connu. Mais si les cales sont presque vides, combien de jours peut-on lui consacrer ? Il faudrait reconnaître les fonds, chercher une sortie et garder assez de vivres pour un contretemps. Devant les récifs, Bougainville choisit la route où les équipages ont des chances de durer.
Pour juger cette décision, place-toi sur le pont, avant de connaître l’issue du voyage. Une carte moderne donne au lecteur des certitudes dont le capitaine ne disposait pas.
Quelques jours pour des générations de lecteurs
Départ de La Boudeuse.
Remise de l’établissement des Malouines.
Escale à Tahiti.
Retour puis parution du Voyage autour du monde.
Le séjour à Tahiti dure peu. Pourtant, la description publiée en 1771 circule longtemps et inspire d’autres écrivains. Bougainville reconnaît lui-même avoir d’abord mal compris les différences de rang dans l’île. Ses conversations avec Aotourou corrigent son impression.
La beauté d’une page peut rendre une image difficile à déloger. Le navigateur laisse au lecteur les moyens de reprendre son enquête en confrontant ses premières observations avec ce qu’il apprend plus tard.
Ce que l’aventure nous laisse
C’est une aventure de décisions. Rendre un établissement, embarquer un passager, refuser un passage trop dangereux, puis corriger une phrase de son livre. Ces gestes très différents appartiennent au même homme. Ils expliquent comment un tour du monde français a pu nourrir, longtemps après, la curiosité de ses lecteurs.
1. Pourquoi Aotourou peut-il être appelé explorateur ?
2. Dans quel cas renoncer est-il une décision de commandement ?
3. Quel détail aide à voir comment Bougainville a corrigé son regard sur Tahiti ?