Richard Francis Burton
Richard Francis Burton
Dans une foule, un vêtement se remarque moins qu’un mot mal prononcé. En 1853, Richard Burton entreprend le pèlerinage de La Mecque sous une identité d’emprunt. Il a appris des langues et des usages pendant des années. Bien plus tard, devant un lac africain, ce sont des mots de géographie qui mettront son amitié avec Speke à l’épreuve.
Son parcours conduit de l’Inde à l’Arabie, à Harar et en Afrique orientale. Dissimuler son identité lui ouvre certaines portes. Ailleurs, il doit annoncer son projet et demander des guides, des porteurs et la permission de passer.
Au lac Tanganyika, l’exploration semble pouvoir répondre à une grande question européenne. Où prend naissance le Nil ? Voir un lac, cependant, ne suffit pas à connaître le cours d’eau qui en sort. La dispute qui s’ensuit met en jeu les méthodes aussi bien que la réputation des hommes.
Apprendre pour comprendre
Richard Francis Burton apprend les langues avec une facilité et une curiosité peu ordinaires. Officier britannique en Inde, il s’intéresse aux usages et aux textes. Pour lui, voyager demande de comprendre comment les autres parlent, pensent et vivent. Une expression apprise mot à mot reste difficile à employer tant qu’on ne sait pas dans quelle situation la dire.
Cette connaissance sert l’étude, mais aussi les activités d’un officier dans un empire colonial.
Ses compétences ne sont pas neutres dans tous leurs usages. Comprendre une société peut aider à dialoguer, à la décrire ou à agir sur elle.
Un mot appris en situation
Prononcer une formule n’est que la première étape. Faut-il la dire au moment d’arriver, à un aîné, à un hôte ou à un compagnon ? Burton observe les gestes qui accompagnent les paroles. Ce patient apprentissage préparera son voyage d’Arabie. Il rend aussi ses livres pleins de détails que manquerait un visiteur pressé.
La connaissance linguistique inclut des registres de politesse, des accents et des références partagées.
La maîtrise des usages permet d’accéder à des espaces réservés. Elle ne règle pas la question de la confiance accordée à une personne dont les hôtes ignorent l’identité réelle.
Le pèlerinage de La Mecque
En 1853, Burton accomplit le pèlerinage de La Mecque en dissimulant son identité européenne. Sa connaissance des langues et des usages rend l’entreprise possible. Le voyage est risqué, et son récit le rend célèbre auprès du public britannique. Les habitudes de la caravane donnent le rythme des journées. Il doit les connaître aussi bien que le chemin.
L’accès est réservé aux musulmans. Il s’agit donc d’une transgression, pas d’un simple déplacement touristique.
Son livre apporte des observations détaillées, tout en construisant le prestige d’un homme qui se présente comme capable de franchir des frontières interdites.
La porte de Harar
Burton se rend à Harar en 1855, dans l’actuelle Éthiopie. Il veut pénétrer un lieu rarement accessible aux Européens. L’aventure repose sur la préparation et sur les relations établies en chemin, autant que sur son goût du danger. Les visiteurs ne décident pas seuls d’entrer. Les autorités de la ville contrôlent les conditions du séjour.
Les villes qu’il visite possèdent leur propre vie intellectuelle, commerciale et religieuse. Elles ne prennent pas naissance sous son regard.
La frontière franchie est celle de l’accès européen à un savoir, non celle d’une ville jusque-là inconnue de tous.
Un grand lac apparaît
En 1858, Burton et John Hanning Speke atteignent le lac Tanganyika. Maladies et difficultés ont éprouvé l’expédition. Leurs déplacements dépendent d’un grand nombre de guides, porteurs et intermédiaires africains. Derrière deux noms célèbres travaille toute une caravane. La marche a épuisé les deux Britanniques. La vue du grand lac représente autant un soulagement qu’un problème nouveau.
Les Européens cherchent notamment à comprendre l’origine du Nil. Les lacs donnent des indices, pas une réponse immédiatement complète.
Le raisonnement géographique doit distinguer les bassins et les écoulements. La présence d’une vaste étendue d’eau ne suffit pas à identifier une source.
L’autre lac de Speke
Burton et Speke ont atteint le Tanganyika ensemble en 1858. Sur le chemin du retour, Speke part au nord sans son compagnon et voit le lac Victoria. Il pense avoir trouvé la grande réserve d’eau qui nourrit le Nil Blanc. En Grande-Bretagne, une proposition géographique devient peu à peu une bataille de réputation.
Speke poursuivra ses recherches lors d’un voyage ultérieur. Un lac peut alimenter le Nil Blanc tout en recevant lui-même des rivières plus haut en amont.
La question « où commence le fleuve ? » change selon que l’on cherche une grande réserve d’eau, le début d’un cours nommé ou le point le plus éloigné de son réseau.
Deux hommes, deux convictions
Speke poursuit vers le lac Victoria et y voit la réponse au problème du Nil. Burton conteste ses conclusions. Leur désaccord devient une querelle célèbre, où les preuves géographiques se mêlent aux blessures personnelles et aux enjeux de réputation. Il faudrait observer un écoulement et le suivre. Dans les journaux et les conférences, les affirmations vont parfois plus vite que les vérifications.
Les travaux ultérieurs préciseront le rôle du lac Victoria et la complexité du réseau des sources du Nil.
La rivalité montre qu’un explorateur peut être très savant et mauvais juge dès que son prestige personnel entre dans la discussion.
Le voyage continue dans les livres
Burton sera aussi diplomate, écrivain et traducteur. Ses travaux sur les récits et les langues prolongent ses voyages. Il laisse une figure difficile à enfermer : érudit, officier, provocateur et explorateur, capable d’une grande curiosité comme d’une grande dureté. Traduire réclame les mêmes qualités d’écoute que la route, avec une autre difficulté. Le lecteur ne peut pas interroger lui-même l’interlocuteur.
Sa vie se raconte mieux par cette tension que par une simple liste de lieux « interdits » franchis.
Le savoir donne des possibilités nouvelles, mais n’efface ni l’orgueil ni les préjugés. Burton est intéressant précisément parce que ses qualités ne résolvent pas ses contradictions.
Un témoin et une preuve
Si tu arrives sur la rive d’un très grand lac, que sais-tu déjà ? Qu’il y a beaucoup d’eau à cet endroit. Pour connaître son bassin, il faut encore distinguer les rivières qui y entrent et celles qui en sortent. Les relever, les nommer et les suivre demande d’autres journées, d’autres guides et d’autres observations.
La controverse Burton-Speke illustre la différence entre une hypothèse convaincante et les opérations nécessaires à sa vérification. Une rivalité personnelle peut accélérer la recherche et brouiller la présentation des raisons.
Le regard qui se déguise
Pèlerinage à La Mecque.
Séjour à Harar.
Départ de l’expédition vers les grands lacs.
Tanganyika, puis reconnaissance du lac Victoria par Speke.
Burton accepte des risques réels pour voir par lui-même. Il garde ensuite le pouvoir de choisir ce qu’il publie. Il devient consul, traducteur et écrivain. Sa réputation se construit dans les livres aussi sûrement que sur les pistes.
Un récit rédigé par un observateur habile peut révéler des usages précis et taire ce que ses interlocuteurs auraient dit de lui. Lire Burton demande de tenir ensemble ces deux possibilités.
Ce que l’aventure nous laisse
La porte de Harar, la foule des pèlerins et la rive du Tanganyika posent trois questions différentes. Comment se fait-on comprendre ? Qui autorise l’entrée ? Qu’a-t-on vraiment prouvé après un voyage ? Burton les rend passionnantes parce qu’il a mis sa propre personne au milieu de chacune.
1. Qu’apporte la connaissance d’une langue au récit ?
2. Quelles observations permettraient de vérifier le cours d’un fleuve ?
3. Quel problème de confiance pose le voyage sous une identité d’emprunt ?