Ernest Shackleton
Vingt-huit hommes, plus de navire
Un craquement traverse la coque. La glace ne se contente plus d’emprisonner l’Endurance : elle l’écrase. Le 27 octobre 1915, dans la mer de Weddell, Ernest Shackleton ordonne l’évacuation. Les hommes descendent sur la banquise avec ce qu’ils peuvent sauver.
Ils sont vingt-huit, loin des routes maritimes. Leur maison, leur réserve et leur moyen de retour viennent de céder. Comment rejoindre le monde habité quand le sol lui-même dérive ? L’aventure commence vraiment au moment où le projet s’effondre.
Traverser le dernier continent
Shackleton a quitté l’Europe en 1914. Né en Irlande en 1874, formé au métier de marin, il a déjà participé à plusieurs voyages polaires. Amundsen a atteint le pôle Sud en 1911. Shackleton vise maintenant un autre exploit : traverser l’Antarctique de part en part, par le pôle.
Une équipe doit partir de la mer de Weddell ; une seconde, arrivée par la mer de Ross, doit préparer des dépôts de vivres pour la fin du trajet. Le plan exige deux navires, des hommes solides et une coordination à très grande distance. Mais en janvier 1915, l’Endurance est bloqué avant d’avoir déposé son équipe.
Quand la mer devient une prison
L’hiver austral approche. Les hommes essaient de libérer le navire, puis comprennent qu’ils devront vivre à bord en attendant. Autour d’eux, la banquise se déplace sous l’effet des vents et des courants. Le bateau voyage encore, mais son capitaine ne choisit plus la route.
On entretient le matériel, on observe le temps, on s’occupe des chiens et on organise les journées. Le photographe Frank Hurley enregistre la vie de cette petite société isolée. Pourtant, les efforts des hommes ne commandent pas la glace. En octobre 1915, la pression devient insupportable pour le navire.
Emporter ce qui peut servir
Après l’évacuation, l’Endurance sombre le 21 novembre. Les trois canots deviennent les objets les plus précieux du camp. Il faut aussi préserver la nourriture, les vêtements, les outils et les instruments de navigation.
Shackleton tente de faire avancer ses hommes avec les canots sur la glace.
Mais les bosses, les fissures et les charges rendent la marche épuisante. À force d’efforts, on gagne très peu de terrain. Il faut accepter une idée difficile : pour le moment, attendre la dérive offre davantage de chances que s’acharner à tirer les bateaux.
Une île, mais personne à prévenir
En avril 1916, la banquise se fragmente. Les vingt-huit hommes quittent leur camp dans les trois canots. Ils affrontent les embruns, les nuits glacées et des passages qui se referment. Il faut garder les embarcations ensemble malgré leurs différences.
Le 15 avril, ils débarquent sur l’île de l’Éléphant, puis déplacent leur camp vers une plage plus abritée. Ils ont enfin une terre sous les pieds. Mais une île déserte, éloignée des trajets habituels, n’offre pas de secours par elle-même. La question revient : qui ira donner l’alerte ?
Six partent, vingt-deux restent
La Géorgie du Sud possède des stations baleinières. Shackleton décide de tenter cette destination, à plus de mille kilomètres de mer. Il partira avec cinq hommes dans un seul canot, le James Caird. Il confie les vingt-deux autres à Frank Wild. Le groupe qui reste doit économiser les vivres, entretenir l’abri et attendre sans savoir si le canot atteindra son but. Les deux parties dépendent désormais l’une de l’autre : les six doivent trouver du secours ; les vingt-deux doivent tenir assez longtemps pour pouvoir être secourus. FRANK WILD Le second de Shackleton reçoit une lourde responsabilité : garder l’équipe unie pendant l’absence du chef.
Sept mètres de bois et de toile
Des pierres servent de lest pour améliorer sa stabilité.
Ce canot mesure environ sept mètres. Six hommes, leurs réserves et leur matériel doivent y tenir. On ne fabrique pas un grand navire avec quelques planches ; on rend une petite embarcation aussi résistante que possible. Le 24 avril 1916, le départ ne ressemble pas à une victoire. C’est une chance fragile qu’il faut saisir.
Viser une île entre les vagues
Dans le canot, chacun doit barrer, écoper, veiller ou tenter de se reposer.
L’eau salée se glisse partout. Frank Worsley attend les brèves apparitions du Soleil pour faire ses observations. Son sextant mesure un angle entre l’astre et l’horizon ; l’heure et les calculs l’aident ensuite à déterminer leur position.
Entre deux observations, il estime la progression grâce au cap et à la vitesse. Les erreurs s’accumulent : manquer la Géorgie du Sud pourrait être fatal. Le 8 mai, la terre est aperçue. Il faudra encore lutter contre la mer avant de débarquer, le 10 mai.
Le secours est de l’autre côté
Le James Caird a atteint la côte inhabitée de la Géorgie du Sud. Les stations sont au-delà des montagnes. Shackleton, Worsley et Tom Crean partent à pied ; trois compagnons restent au camp côtier.
La traversée se fait avec très peu d’équipement. Une corde, un outil de charpentier, des provisions : il faut faire servir chaque objet. McNish a placé des vis sous les bottes de Shackleton pour qu’elles accrochent mieux. Après environ trente-six heures d’efforts, les trois hommes atteignent Stromness, le 20 mai. Ils trouvent des hommes, de la chaleur et la possibilité d’organiser le retour.
L’autre épreuve : attendre
Sur l’île de l’Éléphant, l’abri est fait avec les deux canots retournés, des pierres et de la toile. Frank Wild répartit les tâches et surveille les réserves.
Les repas, les réparations et les soins maintiennent un ordre au milieu de l’incertitude.
Le banjo de Leonard Hussey accompagne des soirées de chansons. Ces moments n’effacent ni la faim ni le froid, mais empêchent les journées de se réduire à l’attente. De son côté, Shackleton multiplie les tentatives de secours. Plusieurs navires doivent renoncer devant la glace. Les hommes de l’île ne savent rien de ces efforts.
Le Yelcho apparaît
Le 30 août 1916, la glace laisse enfin un passage. Le Yelcho, petit navire chilien commandé par Luis Pardo, atteint l’île de l’Éléphant avec Shackleton à bord. Les vingt-deux hommes sont encore vivants. Il faut embarquer rapidement : le passage pourrait se refermer.
Cette réussite associe le chef, les marins, les artisans, les hommes restés sur l’île et les secours chiliens. Sur l’autre versant de l’expédition, en mer de Ross, trois hommes ont cependant perdu la vie. Le sauvetage de l’Endurance ne résume pas tout le bilan.
Retrouve le chemin du retour
Du grand navire aux trois canots, puis au James Caird et au Yelcho : à chaque étape, les hommes changent de moyens pour se rapprocher du secours.
Le navire est bloqué L’Endurance est évacué L’île de l’Éléphant La Géorgie du Sud Le Yelcho revient