Guy de Maupassant (1850–1893)

Depuis quel côté de la falaise ?

Né le 5 août 1850 au château de Miromesnil, sur la commune de Tourville-sur-Arques, Guy de Maupassant grandit dans une Normandie traversée de frontières sociales. À Étretat, le pêcheur qui guette l’état de la mer et le baigneur venu admirer les falaises ne voient pas le même rivage. La séparation de ses parents le laisse avec sa mère Laure et son frère Hervé. Laure Le Poittevin appartient à un milieu lettré lié à Flaubert ; ses ambitions pour son fils ne s’arrêtent pas au baccalauréat.
On dira plus tard que la Normandie a donné à Maupassant un « terroir ». Le mot risque de rendre immobile un monde déjà fréquenté par les touristes, bouleversé par la guerre et relié à la capitale par les journaux. Ses meilleures nouvelles normandes tirent parti de ces frottements : un étranger prend une coutume pour une évidence, un héritage change le regard porté sur un voisin.
L’épreuve de l’objet singulier

Renvoyé de l’institution ecclésiastique d’Yvetot en 1868, Guy achève ses études à Rouen, où il rencontre Louis Bouilhet. Il passe le baccalauréat en 1869. Flaubert, ami de la famille, devient son mentor. La leçon dont Maupassant gardera la trace dans son essai Le Roman ne consiste pas à dresser l’inventaire de tout ce qui existe. Elle consiste à distinguer : de deux silhouettes revêtues de la même blouse, laquelle est celle de cet homme-là, et par quel trait peut-on le faire sentir ?
L’exercice explique la densité de ses futurs récits. Un trait physique, s’il est simplement ajouté à dix autres, ralentit la lecture. Un geste bien choisi peut au contraire désigner à la fois un métier, une habitude et un rapport de force. Le maître l’encourage à exercer longtemps sa plume avant de lui demander d’occuper une place sur la scène littéraire.
La déroute, puis la routine

Inscrit en droit en 1869, Maupassant est appelé en 1870 pendant la guerre contre la Prusse. Employé à l’intendance, il assiste à la retraite française en Normandie. L’expérience laissera dans ses nouvelles militaires moins de combats glorieux que de rencontres contraintes entre occupants et habitants. Les circonstances emportent un voyageur, un notable, une aubergiste : le partage entre courage et lâcheté ne suit pas nécessairement les uniformes.
En 1872, il entre au ministère de la Marine, d’abord sans traitement. Cette précision change la couleur du mot « fonctionnaire » : commencer une carrière peut signifier travailler sans encore de salaire. Il passera en 1878 à l’Instruction publique. Le poids des classements, des recommandations et des carrières entravées nourrit plus tard ses récits sur le monde des bureaux.
L’amateur de canot et l’apprenti nouvelliste

À partir de 1873, les sorties en canot à Argenteuil puis à Bezons donnent au jeune employé un autre Paris, celui qu’on quitte le dimanche par le fleuve. La littérature reste un travail patient : il fréquente Flaubert, rencontre Zola et Tourgueniev, essaie des poèmes et des pièces. En 1875, La Main d’écorché paraît sous la signature de Joseph Prunier. Le fantastique arrive donc tôt dans sa pratique, bien avant sa célébrité et sa maladie déclarée des dernières années.
Sa correspondance et les travaux biographiques attestent aussi qu’une syphilis lui a été diagnostiquée dans les années 1870. Le moment précis de la contamination reste incertain. Les récits de conquêtes, où il se met volontiers en scène, ne constituent pas un relevé fiable de sa vie intime. Sa maladie éclaire une partie de sa trajectoire ; elle ne donne ni la date de naissance de son imagination fantastique ni la clé de toutes ses héroïnes.
Qui consent au sacrifice de qui ?

En avril 1880, le recueil collectif Les Soirées de Médan fait de Boule de suif son succès le plus remarqué. Pendant la guerre, dix voyageurs quittent Rouen en diligence. Une prostituée surnommée Boule de suif nourrit ceux qui la méprisent. Lorsqu’un officier prussien bloque leur départ en exigeant qu’elle lui cède, les passagers font pression sur elle ; sitôt leur liberté retrouvée, ils reprennent leurs distances. La violence morale vient aussi de ceux qui peuvent transformer la contrainte exercée sur une autre en service rendu à tous.
La composition rend le verdict inutile. Deux repas encadrent l’épisode : d’abord les provisions qu’elle partage ; ensuite celles que les autres consomment devant elle. Flaubert reconnaît la maîtrise de son élève. Il meurt le 8 mai 1880, trois semaines après la parution du recueil. Maupassant entre alors dans une décennie de production intense pour la presse et les éditeurs.
Le temps que l’on promet à Jeanne

Le journal réclame des récits que l’on peut lire d’une traite. Maupassant apprend à créer un effet avec une entrée tardive dans l’action, une conversation interrompue ou une dernière phrase qui oblige à relire mentalement la première. Mais réduire chacune de ses nouvelles à une « chute » ferait oublier celles qui laissent une inquiétude ouverte.
Avec Une vie, publié en 1883, il éprouve un autre instrument : la durée. Jeanne sort du couvent en imaginant l’avenir comme un espace de possibilités. Ce que le lecteur découvre ensuite est moins l’exécution d’un programme que l’écart grandissant entre une attente et des événements auxquels personne n’avait songé. Une naissance ou une mort prend beaucoup de place ; des années presque semblables s’effacent. L’économie du nouvelliste est encore là, appliquée à l’échelle d’une existence.
Un article et deux auteurs

Avec Bel-Ami, en 1885, le regard se déplace vers la presse, la finance et le pouvoir politique de la Troisième République. Ancien sous-officier passé par l’Algérie, Georges Duroy commence à Paris avec peu d’argent. Forestier l’introduit à La Vie française. Quand le nouveau journaliste peine à rédiger ses souvenirs d’Afrique, Madeleine Forestier l’aide à produire l’article qui paraîtra sous son nom. Son ascension repose donc, dès l’origine, sur du travail qu’une signature rend invisible.
L’intrigue noue ensuite la carrière de Duroy, ses relations avec les femmes et les intérêts coloniaux des financiers. Il ne suffit pas de traiter le personnage de séducteur ambitieux : sa réussite révèle un système où l’information détenue avant les autres, le mariage et l’accès à un ministère se convertissent en argent et en prestige. La netteté du récit rend ces circulations lisibles sans les réduire à un discours politique prononcé par l’auteur.
Le fantastique à la première personne

En 1886, une première version du Horla fait entendre le récit d’un homme devant un auditoire médical. En 1887, Maupassant reprend l’histoire sous la forme d’un journal daté. Ce changement touche à la preuve : il n’existe plus de cadre extérieur qui puisse seulement nous indiquer par qui l’homme est écouté. Ses expériences paraissent précises ; ses conclusions restent invérifiables hors de sa voix.
Une carafe d’eau vidée pendant la nuit rend l’hypothèse d’une présence presque plus troublante qu’une apparition spectaculaire. Le narrateur peut-il avoir agi dans son sommeil ? Un être échappe-t-il à ses sens ? Le récit resserre le piège au lieu de choisir une réponse. La maîtrise qu’exige la comparaison des deux versions interdit de prendre le texte pour une simple transcription de symptômes ultérieurs : il s’agit aussi d’une décision technique d’écrivain.
Le voilier et l’illusion du vrai

Le succès lui permet de naviguer en Méditerranée sur ses voiliers nommés Bel-Ami. En 1888, Sur l’eau prend la forme d’un journal de croisière le long de la côte. Les haltes, les calmes et les changements de vent y donnent du jeu aux souvenirs et aux réflexions. Le lecteur reçoit une impression de liberté immédiate ; cette impression a été composée.
La même année, Pierre et Jean paraît en volume avec Le Roman en préface. Maupassant y conteste l’idée qu’un écrivain pourrait donner la réalité entière. Il faut supprimer, rapprocher, souligner, parfois déplacer l’attention depuis le fait le plus grave vers un détail minuscule qui le fera comprendre. La ressemblance avec le vrai naît donc d’un art du choix. C’est aussi la leçon du fleuve : pour apercevoir un paysage, il faut être quelque part, sur une rive ou dans un bateau.
Une fin que le roman ne prédit pas

Dans les dernières années, les troubles physiques et psychiques s’aggravent. L’Angélus demeure inachevé. Au début de janvier 1892 à Cannes, Maupassant tente de se suicider en se blessant à la gorge. Il survit, puis est interné à Passy dans la maison de santé du docteur Blanche. Il y meurt le 6 juillet 1893, à quarante-deux ans. La maladie est connue ; les récits détaillés de ses derniers gestes, souvent rapportés de seconde main, ne présentent pas tous la même fiabilité.
Le 8 juillet, au cimetière du Montparnasse, Zola prend la parole sur sa tombe. La proximité entre les deux écrivains est réelle, du recueil de Médan à cet adieu. Leurs œuvres gardent toutefois des manières différentes de finir : là où Zola peut imaginer plusieurs générations après un personnage, Maupassant sait arrêter une nouvelle à l’instant précis où le lecteur comprend qu’il lui reste à juger lui-même.
Sources
Sources
- Marlo Johnston, Les Amis de Flaubert et de Maupassant — Chronologie biographique — https://www.amis-flaubert-maupassant.fr/guy-de-maupassant/biographie/
- Guy de Maupassant — Boule de suif, dans Les Soirées de Médan (1880)
- Guy de Maupassant — Une vie (1883) ; Bel-Ami (1885)
- Guy de Maupassant — Le Horla (versions de 1886 et 1887) ; Sur l’eau (1888)
- Guy de Maupassant — Le Roman, en tête de Pierre et Jean (1888)
- Catalogue collectif de France, BnF — Lettre du docteur Blanche, 16 janvier 1892 — https://ccfr.bnf.fr/portailccfr/ark%3A/16871/004b1550583
- Archives municipales de Cannes — Le premier Bel-Ami et la navigation de Maupassant — https://expos-historiques.cannes.com/cannes-et-la-mer/nautisme-et-croisieres
- Les Amis de la Maison Fournaise — Les yachts Bel-Ami, d’après les actes de vente — https://amisfournaisechatou.com/wp-content/uploads/2018/01/association_amis_maison_fournaisebulletin_3.pdf